
Sasha Grey dans The Girlfriend Experience
The Girlfriend Experience, de Steven Soderbergh, s’intéresse à la vie d’une prostituée, ou plutôt d’une escort girl, et de ses clients. Le film parvient à approcher l’impression du vrai dans son regard sur la nature humaine, sur ses désirs et ses besoins. On n’échappe pas au poids de ce qui régit ce genre de relations très particulières : l’argent. Il est dans toutes les bouches, et s’écarte parfois même du prix à payer pour se sentir moins seul, pour avoir l’impression que la vie est plus qu’une succession de routines, professionnelle, familiale… L’argent est aussi celui qui frémit dans l’ombre de la crise économique. Celle-là même qui frappe les clients aisés de Chelsea (l’étonnante Sasha Grey). L’argent… celui qui s’échappe d’un compte bancaire vers les tableaux de galeries d’art intimistes, celui qui sent le ciment et le bois dans les maisons de bord de mer, ou dans les immeubles en construction, enfin, celui qui finit sous la forme de billets verts tendus dans une pauvre enveloppe en échange d’une liaison éphémère.
Dans le langage utilisé par la compagnie, GFE propose à ses clients une expérience si proche de la réalité que l’escort girl devient le temps d’une suite de rendez-vous une petite amie à part entière. Parfois, le sexe n’est plus au centre de la relation. Il disparaît pour mieux établir des liens d’affection que les clients semblent redécouvrir dans leurs indiscrétions et leur acceptation de l’intime avec Chelsea. Il s’agit d’avoir un autre être humain dans sa vie, un qui écoute, réagit aux mots, et se laisse recouvrir de l’amour extropié, rentré, refoulé même de clients globalement frustrés ou mélancoliques. Il y a une dimension clairement thérapeutique dans le service proposé.
La jeune femme qui propose ces services a un homme dans sa vie. Elle vit avec lui depuis 18 mois et leur relation ouverte et franche semble être le symbole d’une stabilité apaisante. D’une certaine manière, il est pour elle le boyfriend experience, l’équivalent masculins des services qu’elle offre. Professeur de gymnastique, il mène une vie simple et peu rentable. Il est, comme Chelsea, entouré d’hommes riches, mais ses besoins sont bien moindres que ceux de sa compagne.
Nous entendons ces clients parler. On les regarde parler pendant tous les films et on assiste au talent le plus pregnant de la jeune femme : l’écoute. A chaque instant, elle semble impliquée dans la conversation. On apprend même qu’elle étudie à sa manière les sujets qu’aiment ses clients, afin de mieux répondre à leurs besoins. Souvent, pourtant, les rôles s’inversent. Les clients, pris dans cette dynamique de partage, essaient eux aussi de l’écouter. Ils la sondent. Mais, contrairement à eux, Chelsea n’a pas l’envie de se découvrir, de parler de son compagnon ni de son travail. C’est là peut-être que se trouvent les limites entre le jeu de rôle et l’intimité sincère d’une jeune femme. Car, elle décide de s’effacer, elle en a le devoir implicite.
Soderbergh joue sur les mots. Dans l’utilisation du titre de son film, il crée un paradoxe évident au visionnage. Les clients de Chelsea ne cherche pas la girlfriend experience. Ils cherchent avant tout à vivre dans la peau d’un petit ami. Sorte de canal qui mène vers un retour aux sources, la jeune femme leur apporte ce qu’ils ont perdu dans leur vie quotidienne. Tous ses clients sont mariés, pères de famille… mais désespéremment seuls. Ils vieillissent, ne se sentent plus aimés, s’ennuient. Certains regrettent l’absence de dialogue avec leurs enfants, ou l’indifférence de leur épouse. D’autres s’inquiètent pour leur statut social, vampirisés par la crainte qu’insuffle au marché la crise de 2008.
Chelsea elle aussi souffre de sa position de force. Elle entrevoit de plus en plus franchement, au fur et à mesure qu’elle parle de ses aventures au journaliste qui l’interroge, les faiblesses qui l’étreignent, et qui ont la même source que celles de ses clients. Elle répond à leur besoin d’amour, mais derrière la carapace qu’elle s’est forgée, laisse émerger les siens.
Steven Soderbergh a pris le pari d’engager une actrice dont la filmographie était entièrement pornographique. Certes Sasha Grey est l’intigatrice d’un nouvel éclairage sur la pornographie, et c’est sûrement ce qui a motivé le réalisateur et ses scénaristes pour l’engager, mais elle reste avant tout une actrice porno. On est habitué à la voir entièrement nue et dépossédée des gestes qu’elle développe quand elle interprète Chelsea. Pourtant, dans une certaine mesure, elle ressemble à Chelsea. Elle montre dans la vie réelle la même distance entre son rôle d’actrice porno et celui d’une ambitieuse “chef d’entreprise” (Sasha Grey possède sa propre agence, un site Internet. Elle gère des actrices…).
Film construit sur le double postulat de celle que l’on est et celle que l’on laisse voir, The Girlfriend Experience s’intéresse à la perte de communication qu’implique la routine et aux besoins insatiables que celle-ci crée. Dans toute relation, il y a un perdant, semble nous dire à l’oreille Steven Soderbergh.
Yannick Deplaedt












