月曜日, 1月 31, 2005

Chronique 2 : Ohara et Torajiro



Il y a des histoires qu'aucun livre d'histoire ne pourra jamais révéler aux regards étrangers. Le Japon aime ses récits et les conservent secrétement jusqu'au jour où un conteur privilégié grisé par l'étonnement de ceux qui l'entourent se laisse aller à les dévoiler. Le récit que je m'apprête à vous faire n'est pas connu de tous, loin s'en faut. Il faudrait avoir vécu ces moments de terreur et d'impossible rêve pour oser en découvrir le secret.

Torajiro

Nous sommes au début du siècle dernier. Le pays connaît de nombreux bouleversements et sombre peu à peu dans une folle envie de conquête. Dans la préfecture d'Okayama, d'autres japonais caressent d'autres rêves. Dans ces faubourgs industriels abandonnés dans l'ombre des grandes métropoles effervescentes, la vie est dure et simple. On cultive, on produit, on y naît, on y souffre et on y meurt, comme les ancêtres le faisaient dans le plus grand silence.

Cependant, désirant rompre avec ce destin tout tracé, deux personnages de la ville de Kurashiki, très différents de leurs contemporains, vivent en songeant à d'autres horizons. La peinture est un univers habituellement laissé aux enfants des villes et dans ces campagnes reculées, nul n'embrasse la moindre ambition artistique, sinon quelques bizarres hurluberlus dont le nom fait sourire.

FacadeOhara Mogasaburo est un homme riche et entreprenant. Il vit dans un monde froid réglé par le travail des ouvriers et la rudesse des hivers qui frappent la région. Alors que l'on pourrait penser qu'il se satisferait de ce genre d'existence provinciale où le temps est ponctué de menus événements typiques des oeuvres de Proust et de déjeuners sur l'herbe quand vient le printemps, il s'avère en réalité qu'il songe plutôt aux flux créatifs européens et se laisse séduire par le frétillement artistique d'un original occidentalisé qui vit à Kurashiki. Kojima Torajiro est un peintre qui survit tant bien que mal de son art. Son style est très différent de ce que les célèbres artistes japonais produisent alors. Rapidement les deux hommes se sentent en confiance et se rapprochent grâce à leur goût commun pour l'art. Torajiro est, selon Ohara, un artiste rare qui possède un talent digne de respect. Ohara aime surtout l'humilité qui règle ses discours sur l'art européen. Il apprécie aussi l'initiative incroyable dans laquelle s'est lancé à corps perdu Torajiro : rassembler une collection composée de grands tableaux européens et japonais. Torajiro connaît bien l'Europe pour en avoir embrassé l'art des impressionnistes et cette ambition que d'aucuns pourraient considérer comme démesurée n'a fait que renforcer les liens entre les deux hommes. Grâce à la sensibilité dont fait preuve Torajiro vis à vis de l'art européen et aux fonds mis à disposition par Ohara, cette folle ambition prend pour la première fois la forme d'un véritable projet.

De leurs nombreuses discussions ressort que l'art japonais peut cohabiter avec l'art européen dans une même galerie. Ils décident donc tous deux de se lancer dans ce projet. Torajiro ira trois fois en Europe pour y découvrir les tableaux qui selon lui seront les grands moments d'une rencontre entre deux arts. Son plus long séjour durera deux ans et sera un voyage d'études. Il rencontrera plusieurs fois Claude Monet qui est alors au comble de sa carrière et au faîte de la reconnaissance artistique. Torajiro établira des liens particuliers avec Monet notamment grâce à l'amour de Monet pour l'Ukiyoe.

Ainsi, en 1920, alors que Monet a 79 ans, Torajiro et son meilleur ami Toyosaku Saito se rendent à Giverny dans le but d'acheter l'un de ses tableaux. Monet est atteint de cataracte et il peint très près de la toile. Les deux japonais sont très surpris de l'accueil de Monet etUkiyoe (detail decolore) d'avoir la chance de le voir à l'oeuvre. Ils lui indiquent le but de leur visite et alors qu'en général les artistes de renom sont représentés par des agents intermédiaires, Monet décide de leur vendre un tableau directement. Il leur parle de son admiration pour l'art de l'Ukiyoe et les invite à revenir un mois plus tard. Torajiro, qui avait précisé à Monet qu'il souhaitait acheter un tableau réalisé pour les peintres japonais, eu le loisir de choisir parmi plusieurs oeuvres. Le tableau que choisit Torajiro fait partie d'un ensemble de 30 oeuvres qui représentent le dernier grand projet de Monet. Torajiro décide d'acheter le tableau intitulé Waterlilies.



Torajiro va rassembler une collection prestigieuse avec des oeuvres aussi diverses que l'Europe compte de mouvements artistiques. El Greco, Gauguin, Monet, Matisse et d'autres encore viendront ajouter à la splendeur d'un musée à venir. Les Waterliliesannées passent et la collection prend une ampleur désormais enviable. Cependant cet artiste qui a tant rêver de voir ce musée sur pieds sera terrassé par la maladie avant que le projet ne prenne vraiment forme. Dans les années 30, Ohara décide d'ouvrir ce musée en hommage à Torajiro. C'est l'aboutissement d'une longue relation de confiance entre deux hommes épris d'un même rêve.



Le musée poursuivra son chemin et le poursuit encore aujourd'hui. Son histoire comblera les curieux les décennies suivantes et même après la mort de Ohara, peu avant la fin de la guerre, l'esprit de Torajiro et le sien resteront les maîtres à penser d'un lieu de rencontre entre deux continents.


La seconde guerre mondiale fait rage et les bombardements ne sont pas rares dans les régions voisines. Ohara et Torajiro sont tous deux loin des conflits armés qui déchirent l'île. Comme une stèle élevée en leurs noms, le musée siège au coeur d'une tempête où s'opposent des décisionnaires irascibles.
Kurashiki

Kurashiki est une ville industrielle et en tant que telle, elle est devenue un véritable objectif militaire. Les décisions américaines étaient unanimes : bombarder tout lieu de production militaire, même non vérifié, même éventuel. Ainsi les villes autour de Kurashiki furent l'une après l'autre rasée. Il aurait dû en être de même pour Kurashiki mais par le plus inattendu des événements, il en fut autrement. Le Japon renferme des trésors que même les armes ne devraient pas pouvoir atteindre. C'est grâce à un militaire américain haut gradé que la ville fut préservée. Il ne pouvait se contraindre à détruire le musée Ohara, écrin inspiré de la Grèce Antique qui renfermait alors l'une des plus formidables collections picturales d'Asie.

Aujourd'hui, le musée reçoit chaque année plusieurs dizaines de milliers de visiteurs qui se pressent pour voir ces tableaux impressionnistes qui ont échappé au sort funeste que leur réservait la guerre. Ohara et Torajiro auraient-ils pensé que leur rêve deviendrait un incontournable des amateurs d'art au Japon ? Avaient-ils imaginé que ce qui n'était alors qu'une ambition folle demeurerait parmi les plus remarquables musées du Japon ? Qui pourrait prétendre le savoir...



Izo

PS : Merci à Naoki et aux autres élèves d'avoir partagé ce récit.