Après une longue période d’inactivité, les événements actuels me poussent à reprendre la plume. Je n’ai pas vécu les événements en temps réel. Au moment où le séisme, suivi du tsunami, ont touché le Japon, j’étais en France, accompagné de 42 étudiants de l’université japonaise dans laquelle je travaille comme chargé de cours. Notre retour était prévu pour le 15 mars et il nous a fallu beaucoup de temps avant de prendre une première décision cruciale : faut-il montrer les informations télévisées françaises aux étudiants ? Ce n’était pas un choix facile, d’autant plus que la tendance au catastrophisme et au sensationnalisme font parti du quotidien des Français dans les média.

Nous avons tenu bon jusqu’au 15 mars mais notre arrivée à l’aéroport de Nice a eu des effets dévastateurs sur les étudiants. Le vol Lufthansa qui était prévu a été soudainement annulé et aucune raison ne nous a été donnée. Nous devions rentrer sur l’aéroport de Nagoya, via Francfort. La véritable raison de l’annulation, je ne l’ai connue que lorsqu’une employée du comptoir Lufthansa, sans s’en rendre compte sûrement, m’a tendu une liste de 45 noms (42 étudiants et 3 accompagnants) pour vérifier que l’orthographe était correcte. Sous mon nom, une explication succincte était écrire : “Flight canceled due to earthquakes in Japan”.

Catastrophe naturelle… ça signifiait que Lufthansa se dégageait de tout devoir de replacer les étudiants dans d’autres vols gratuitement et que la nuit d’hôtel à Nice devait être payé de notre poche. Heureusement, le matin même, une employée nous avait fait un bon valable pour une nuit et trois repas dans un des hôtels proches de l’aéroport. Un peu plus tard dans la journée, j’ai d’ailleurs assisté à une scène que j’ai trouvée dramatique. Un supérieur était en train de vilipender l’employée, sous mes yeux. Pourquoi avait-elle donc fait un bon pour le groupe de Japonais ? lui demandait cet homme au physique de freluquet ? Le tremblement de terre signifiait pourtant clairement que les Japonais devaient se prendre en charge, sans intervention de la part de la compagnie aérienne, répétait-il d’un air mauvais.

Au final, le mal (le bien !) était fait et nous avons profité de ce bon sans même nous poser la question du bien-fondé de l’action entreprise par cette employée.

Ce jour-là, je n’avais qu’une chose en tête : pouvoir rapidement retrouver mon épouse et ma fille, âgée de 2 ans et demi. Je les avais eues au téléphone et je savais qu’elles allaient bien. Pourtant je ne pouvais m’empêcher de penser au pire. Alors que tout le monde me demandait de rester et que de nombreux indicateurs passaient petit à petit au rouge, l’idée même de ne pas rentrer ne m’est jamais venue à l’esprit.

Après plusieurs heures de concertation avec les autres accompagnants, nous avons décidé de faire rentrer les étudiants le plus rapidement possible au Japon, coûte que coûte. Des voix disparates commençaient à surgir de la part des étudiants qui faisaient écho des recommandations de leurs parents. Nombre d’entre eux refusaient catégoriquement de passer par l’aéroport international de Tokyo, Narita, pour rentrer à Nagoya. Nous n’avions cependant guère le choix. Les vols pour Nagoya et Osaka étaient pleins à craquer et seuls une vingtaine de Japonais pouvaient rejoindre un de ces deux destinations. Nous avons fini par former deux groupes. Le premier partirait de Nice, via Francfort pour rejoindre l’aéroport du Kansai, avant d’être ramené à Nagoya en bus. Le second groupe, dont je faisais partie, devrait prendre un itinéraire plus long : Nice, via Munich, Séoul, Narita (Tokyo) pour enfin arriver à l’aéroport internation de Nagoya (Centrair).

Le vol s’est bien passé. L’attente à Tokyo n’a pas vraiment créé de panique chez les étudiants. Ce n’est cependant qu’après que nous avons découvert la gravité des événements qui se déroulaient à Fukushima, dans la centrale Dai-Ichi. J’étais très heureux de rentrer au Japon, après deux semaines de séparation avec ma famille. Et les étudiants aussi. Dans l’avion, j’ai été très surpris lorsqu’une hôtesse de l’air m’a demandé : “vous n’avez pas peur d’aller au Japon alors qu’il y a tous ces événements ?”. Je ne savais pas, à ce moment-là, qu’un réacteur avait de nouveau explosé alors que nous étions en vol.

Yannick Deplaedt

P.S : tant que la gravité des événements au Japon n’aura pas baissé, je signerai les articles de mon vrai nom.