okuribitoVous n’êtes sûrement pas sans savoir que l’Oscar du meilleur film étranger a cette année été attribué à un film japonais. Exit les reminiscences poétiques de Valse avec Bashir de l’Israëlien Ari Folman, la réalité crue de l’entre-murs d’une ZEP de Laurent Cantet, ou l’adaptation absconse de l’étonnant roman Gomorra. Cette année, les honneurs vont au film japonais Okuribito, de Yojiro Takita, l’unique film d’ailleurs visible actuellement par les Japonais parmi la sélection des meilleures oeuvres étrangères réalisée par le jury des Oscars.

Nombre de critiques japonais ont expliqué que les raisons du succès de ce film se cachent dans la description unique de la mort et des services funéraires ainsi que dans l’empathie que ce thème évoque chez les spectateurs étrangers. Aucun n’a hésité à souligner l’interpénétration impossible entre un sujet à proprement parler japonais et le regard occidental. Takita n’en attendait certainement pas tant.

Au Japon, où il est en salles depuis quelques semaines déjà, la réception a été plutôt bonne pour un film qui aborde un sujet aussi sombre. La star Masahiro Motoki y est sans doute pour beaucoup dans ce succès inattendu. Le grand prix que le film a reçu à Montréal est venu renforcer la bonne réputation d’Okuribito. Mais si les chiffres étaient jusqu’à présent corrects, ce succès cérémonial a déjà commencé à porter ses fruits. Des nuées de Japonais se précipitent dans les salles pour le voir, laissant sur le carreau tous les autres films du moment, ainsi passés au statut de choix par défaut…

Les étrangers qui vivent au Japon connaissent bien ces phénomènes de mode qui déboulent sans prévenir et qui ont tendance à faire d’un objet de qualité un accessoire du quotidien à l’unicité déchue. Le film de Takita va, comme pour le film de Naomi Kawase (Mogari no Mori) après un festival de Cannes heureux, être englouti par la popularité et, c’est à n’en pas douter, être bien vite arraché au monde du cinéma auquel il devrait appartenir. Ces phénomènes de mode effrayants qui apportent gloire et réussite s’estompent si vite qu’il est difficile de s’en relever. Kawase est ici la femme d’un seul film, dont le nom échappe désormais à beaucoup. Navigant en eaux profondes, elle a quelques soucis pour financer ses projets alors qu’elle reste sans conteste l’une des réalisatrices les plus passionnantes du Japon des années 2000. Quand un succès ouvre les portes dans d’autres pays, au Japon la réussite se savoure dans l’instant, le suivant appartenant déjà à une science d’anticipation fébrile.

Pourtant au-delà de ce succès populaire, le véritable problème dans le paysage cinématographique japonais, c’est la récupération politique du gouvernement et l’engouement déplacé de la plupart des médias japonais. En effet, sinon Valse avec Bashir, aucun des films présentés en compétition n’a eu l’honneur d’être vu au Japon. Le film d’Ari Folman a fait l’objet d’une projection lors du festival de Tokyo, où celui-ci a peut-être trouvé un distributeur, mais il est bien le seul. La récupération se retrouve dans ce discours ethnocentriste qui me gêne toujours, qu’il soit français ou japonais, et dans lequel sont véhiculées les pires idées d’enfermement culturel. Quand Takeo Kawamura, un chef de cabinet du gouvernement Asso, estime que le film reflète le très grand niveau de qualité de la culture au Japon, j’y vois non seulement une hypocrisie minable mais aussi un aveuglement que seul l’insipide langue du politique permet d’expliquer.

Le très grand niveau de qualité de la culture au Japon… est bien relatif quand on découvre le périple douloureux du réalisateur pour réaliser son film. Sans compter les négligences qu’entretiennent des sociétés de production et de distribution à franchement parler médiocres en comparaison de l’Âge d’or des années 60 à 70 (les années 80 étaient déjà moins roses avec la disparition d’ATG, notamment). Peut-être en est-il tout à fait différent pour Tokyo, mais dans les grandes villes de province, le cinéma non-mainstream est un absent, une espèce de fantôme qui apparaît et disparaît de manière arbitraire. Ce cinéma étranger que des salles françaises réparties dans tout le pays diffusent avec plus ou moins de vigueur et de rigueur est ici nié, abandonné, et les films japonais les plus originaux sont généralement passés sous silence. Amoureux (snob ?) du cinéma indépendant et des films du monde entier, l’inexistence de salles qui prennent des risques, l’absence de courage des distributeurs ; pour des raisons certes financières et un manque de soutien de la part du gouvernement en matière de culture ; m’ennuie et me laisse le plus souvent pantois.

Fonctionnant à la popularité, aux noms des acteurs ou actrices qui participent aux films, on se retrouve souvent dans des pseudos cinémas d’art et d’essai à voir le dernier mauvais choix d’Emmanuelle Béart ou d’Audrey Tautou alors qu’un Conte de Noël et La Graine et le Mulet sont jetés aux orties… Pays où la critique cinéma a presque totalement disparu au profit d’échanges de bons procédés entre distributeurs et chroniqueurs, le recent revirement des quotidiens et des médias télévisuels, relayés par les spectateurs qui se découvrent une envie subite de voir ce film, m’a fait beaucoup sourire. Si ce n’est peut-être les magazines spécialisés (qui disparaissent faute de lecteurs) et les journaux anglophones, la critique cinéma est devenue un moyen d’informer sans juger. Exit les mots acerbes d’un chroniqueur du Kinema Junpo qui avait des choses à dire (le magazine est depuis devenu aussi triste que les autres). Aujourd’hui, un film est amusant, émouvant, un film est un faire-valoir pour un acteur à la mode ou n’est pas…

Coup de gueule un peu déstructuré où l’air de rien, je soutiens Okuribito, cette chronique foutrac est, sachez-le, le résultat d’une longue et pénible frustration !

Izo