Le nom donné au temple ne laisse absolument pas présager de ce qu’il cache en son coeur. Il est même possible de dire que pour nombre d’entre nous, qui vivons pourtant au Japon, il n’évoque rien. Un temple de plus dans un pays qui en compte des milliers. Pourtant si un jour vous est donnée la chance de visiter la ville d’Inuyama 犬山, dans la préfecture d’Aichi, je ne saurais trop vous conseiller d’aller gaspiller quelques-unes de vos précieuses minutes dans ce petit temple aux secrets bien gardés.

Un peu d’histoire

Le Tagata Jinja aurait été construit au tout début du XVIème siècle. Ce chiffre qui reste néanmoins incertain a été avancé après la découverte d’un ancien sabre et de poteries qui évoquent les temps pré-cités. Aujourd’hui entouré de quartiers résidentiels, il a été pendant très longtemps perdu au coeur d’une forêt appelée Agata, nom d’un des grands dirigeants de à l’époque Yamato (du IIIème au Vème siècle ap J.-C.). Ces chefs étaient des guerriers qui repoussaient alors à force de combats les tribus Aïnu vers l’est. Ce chef de guerre avait une fille qui s’appelait Tamahime qu’il a mariée à Takeinadane. Connu pour être un valeureux guerrier, celui-ci sera tué au cours d’une bataille. Sa veuve et ses enfants s’impliqueront dès lors dans le développement de la région. Le temple Tagata est situé d’après l’histoire officielle sur les terres où a été construite la résidence de cette famille. Tamahime est ainsi la principale divinité consacrée en ces lieux.

Izanagi

Izanagi

Izanami

Izanami

Le temple de Tagata est aussi consacré à Izanagi, l’un des Dieux les plus importants du large panthéon japonais. Dans la mythologie Shintô, il représente le ciel primordial, le Dieu lumière. Izanagi (celui qui invite) et sa femme et soeur Izanami (celle qui invite) ont eu pour mission de créer le monde. Se tenant tous les deux sur le pont flottant du paradis, le 天の浮橋, ils ont plongé d’une même main une lance incrustée de joaillaux dans l’océan. Une fois retirée de l’eau, les gouttes qui sont tombées une à une de la pointe de la lance se sont cristallisées et ont crée les premières terres de l’archipel du Japon. C’est ainsi que les premiers Dieux sont nés amenant dans leur giron la naissance de l’humanité.

La création du Japon n’est que la première aventure de ce couple divin. Quand Izanami est morte en donnant naissance à leur enfant Katsuguchi, Izanagi est parti pour le monde souterrain pour la récupérer. Celle-ci a refusé de le suivre instituant ainsi une séparation scellée à jamais. De retour des ténèbres, Izanagi a procédé à ses rituels de purification. Il s’est d’abord nettoyé l’oeil gauche, d’où est née Amaterasu 天照, la déesse du Soleil, puis l’oeil droit qui a permis l’apparition de Tsukiyomi 月夜見 (月読み), la déesse de la Lune. Du geste qui devait purifier son nez a été révélé Susano 須佐之男命, le Dieu des mers et des orages.

Izanagi et Izanami

Le symbole de la masculinité en guise d’étendard

HounenLe temple Tagata est réputé pour son festival qui a lieu une fois par an. Chaque année, le 15 mars, une procession de femmes et d’hommes portent dans les bras ou sur leurs épaules des phallus en bois gigantesques dans les environs du temple shintô.

Le lieu ne présente pour la plupart guère d’autre intérêt que celui de voir le clou du spectacle, un phallus en bois sculpté qui pèse 60 kg et s’allonge sur une longueur indélicate de deux mètres. On peut le voir à n’importe quel moment de l’année et bien qu’à la vue d’un tel organe, nombre de touristes s’avèrent choqués, il n’en demeure pas moins sûr qu’ils ne reverront pas de si tôt cet étrange objet du délire. Partout le long des allées du temple, des sculptures en pierre ou en bois s’invitent lubriquement auprès des espaces sacrés et seuls les habitués n’y prêtent plus vraiment attention. honen1

Lieu délectable de légèreté, on en oublierait presque qu’il s’agit d’un lieu sacré. Au-delà de la franche rigolade qu’offrira sans doute la vision de ces sculptures sulfureuses aux touristes mal renseignés, ce temple est avant tout un lieu-symbole. Il abrite le festival Hônen 豊年祭, qui permet de célèbrer les riches récoltes de l’année et par conséquent la fertilité et la prospérité.

Le festival fait référence au passé et préserve aujourd’hui encore une tradition généreuse qui revêtait alors une très grande importance. Autrefois, le temple prêtait souvent ces phallus en bois à ceux qui en éprouvaient le besoin. Les couples qui désiraient concevoir un enfant, un célibataire à la recherche d’une épouse, ou encore les familles frappées par la maladie venaient en demander le prêt. Une fois que leurs désirs étaient réalisés, ceux-ci rendaient la sculpture au temple en prenant soin d’y adjoindre un autre cadeau en guise de remerciement.

Il s’agit surtout d’une procession symbolisant la visite de Takeinadane à sa puissante et patiente Tamahime(-no-mikoto). Bien que cette société n’était pas à proprement parler matriarcale, la période Yamato conférait aux femmes un pouvoir important et un haut statut social. Les femmes n’étaient par exemple pas obligées de joindre la famille de leur époux comme ce sera le cas bien plus tard, dans des temps dits modernes.

Il ne s’agit donc pas de vénérer les symboles phalliques tels qu’ils sont représentés mais plutôt de vénérer la terre et le pouvoir que la nature montre dans ses multiples renaissances et ses régénérations continues. Lieu qui flirte avec la folie passagère et qui porte pourtant en lui la gratitude de toute une région, le temple Tagata fait partie de ces lieux qui n’existent qu’au Japon. Loin des rêves supposés que les touristes se font des sculptures, cet espace invite à découvrir ce lien entre la fertilité d’une nature généreuse et l’homme soumis à son régime.

Tagata

Pour s’y rendre, rien de plus facile ! Il vous suffit pour cela de sortir de Nagoya et de vous rendre vers Komaki en descendant du train à Tagata-Jinja-Mae. Une fois hors de la gare, les indications en japonais et en anglais suffisent pour ne pas se perdre.

Izo