Posted by Izo.
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Journal de Taiwan : Le gigantesque et le minuscule

Photo de Romek Hoffa
De la bicoque au gratte-ciel :
Un peu comme à Hong-Kong, à Bangkok ou dans de nombreuses autres villes asiatiques, Taipei se tourne vers l’avenir depuis déjà plusieurs décennies avec ses constructions en hauteur et ses envies de record. Pourtant çà et là restent encore des maisons engorgées entre des résidences d’habitations géantes, touchées par l’oubli ou la survie de ses habitants quasi centenaires. Alors que j’erre avec une certaine inconscience le long d’une route sans trottoir, j’entend le bruit d’une tronçonneuse au loin et décide d’aller jeter un coup d’oeil. Je pense surtout pouvoir trouver de la matière pour une photo particulière. La photo, je l’ai ratée mais la scène qui s’est déroulée devant moi m’en a évoqué d’autres que j’avais déjà vécues au Japon et à Bangkok.
Une maison faite de brics et de brocs, au toit de tôle et aux murs poreux siège derrière une barrière qui semble impénétrable. Sur une chaise bon marché, une vieille femme tricote, le dos courbé dans une posture que seules les vieilles femmes asiatiques paraissent prendre. Elle est reine dans son jardin, entourée de ses fleurs à demi fânées et adossée à un arbre qui a creusé son trou dans la toiture fébrile de sa maison. Au-dessus d’elle, perché à quelques mètres, un Taiwanais agile s’agite avec une tronçonneuse et essaie de couper de grosses branches sans tomber. Il n’a aucune corde de sécurité et en cas de chute, nulle doute qu’il se fera très mal. Il se tient sur la pointe du pied gauche, le pied droit solidement appuyé sur une nacelle et il pousse sur sa machine tout en se contorsionnant. Les branches coupées tombent sur la tôle en résonnant avant de glisser vers le jardin. Elles tombent une à une aux pieds de la vieille dame qui n’y voit aucune entrave à sa concentration. Elle poursuit, indifférente, son tricot. Elle fait danser le fil rose qu’elle tient dans la main droite vers sa main gauche, et ses doigts tournent, tournent dans une sorte de danse hypnothique.
Je regarde cette scène à travers une fenêtre ronde aux barreaux en fer forgé. J’ai envie de photographier cette femme. J’ai envie de passer subrepiticement le bout de mon appareil-photo entre deux barreaux mais je me retiens. Je n’ai pas envie de briser l’intemporalité de cette scène avec un bruit mécanique inopportun. Je veux juste attendre là encore un peu sans parler, ni même laisser entendre la douleur que je ressens dans les mollets à rester ainsi sur la pointe des pieds, à espionner la vie quotidienne.
Derrière moi, les scooters par essaims frayent leur chemin sans discontinuer. Sur cette longue route étroite, il n’y a aucun feu rouge et vraisemblablement aucune règle de priorité. Je ne les gêne pas, le torse tout contre le mur qui entoure la maison. Un taxi passe qui me klaxonne. Je me retourne une seconde, juste le temps de signaler au chauffeur que je ne suis pas perdu avec comme langage unique et universel un sourire et un geste de la main. Je reste là. Peut-être dix minutes ont passé. Ou bien vingt, je ne sais pas. Je n’ai ni montre, ni téléphone portable. J’ai l’impression qu’on m’a ôté tout contrôle sur le temps.
Le ciel est gris et le soleil se refuse lui aussi à l’idée de jouer les clepsydre. Alors que je continue à observer la vieille dame, la tronçonneuse s’arrête. Je sens monter en moi comme un sentiment de honte. Est-ce que j’observe ou est-ce que j’espionne ? Cette a-priori simple confusion sémantique m’ordonne de partir comme je suis arrivé, en silence et sans faire trembler le paysage autour de moi. J’hésite. Peut-être que la tronçonneuse va recommencer à couper les branches, plus fines désormais, qui s’accrochent au tronc de l’arbre. Non. Le jeune homme en tenue d’élagueur descend du toit. Je le vois passer devant la vieille femme qui ne lève même pas les yeux. Elle enroule du fil rose autour de l’un de ses doigts et approche les aiguilles de son visage. Tout son corps semble trembler de vieillesse mais ses mains, elles, sont stables, solides et opèrent des gestes francs.
Le tronçonneur s’apprête à ouvrir la porte en bois qui le sépare de sa camionnette. Je trépigne de nervosité. J’hésite encore à partir. Au moment de croiser le regard du jeune homme dont la peau découverte est étonnement délestée de toutes tâches et de copeaux de bois, je fais mine de reprendre ma route. Je laisse derrière moi cette scène qui m’a ému. La simplicité merveilleuse qui s’y est mise en scène vaut bien plus qu’une photo. Elle mérite d’être partiellement oubliée et magnifiée par ma mémoire.
Izo
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